Si l’on devait ne retenir qu’un seul ennemi des abeilles, ce serait lui. Pas le frelon asiatique, pas les pesticides, pas le mauvais temps, même si tous comptent. Le varroa est présent dans pratiquement tous les ruchers de France, y compris dans ceux qui se croient épargnés, et la grande majorité des colonies qui meurent en hiver dans nos ruchers amateurs portent sa signature, directe ou indirecte. On ne se débarrasse pas du varroa. On apprend à vivre avec, en le gardant sous un seuil que la colonie supporte.

Ce dossier rassemble ce que nous avons compris en une quinzaine d’années de ruches entre Limagne et Combrailles, et ce que les techniciens sanitaires répètent inlassablement : connaître l’acarien, le compter régulièrement, traiter au bon moment avec un produit autorisé, et compléter par des gestes d’élevage. Rien de sorcier. Mais tout est dans la régularité.

Un petit acarien, un gros problème

Varroa destructor est un acarien d’environ 1,5 millimètre de large, brun-rouge, en forme de crabe aplati. Il est venu d’Asie, où il parasitait l’abeille asiatique Apis cerana qui a appris à s’en défendre au fil d’une longue coévolution. Passé sur notre abeille Apis mellifera, il a trouvé un hôte sans défense efficace, et il s’est répandu sur presque toute la planète en quelques décennies. En France, il est installé depuis les années 1980.

Longtemps, on a cru qu’il se nourrissait de l’hémolymphe des abeilles, leur « sang ». Les travaux plus récents montrent qu’il consomme surtout les corps gras, un tissu qui sert à la fois de réserve, de système immunitaire et de détoxification. Autrement dit, chaque varroa affaiblit l’abeille là où elle est le plus vulnérable. Et surtout, il lui injecte des virus.

Les virus, le vrai tueur

Le varroa est un vecteur remarquablement efficace de plusieurs virus, dont le plus connu est le virus des ailes déformées. Chez une colonie peu infestée, ces virus circulent à bas bruit. Quand la population de varroas explose, la charge virale grimpe avec elle, et l’on voit apparaître des abeilles aux ailes chiffonnées, incapables de voler, des abeilles d’hiver à la durée de vie raccourcie, des colonies qui fondent à l’automne sans raison apparente. C’est ce tableau qu’on retrouve si souvent en sortie d’hiver quand on ouvre une ruche vide, avec quelques abeilles mortes et des provisions intactes. Notre article sur l’enquête face à une colonie morte en sortie d’hiver aide à distinguer ce tableau d’une famine ou d’une autre cause.

Apiculteur notant ses comptages de varroas assis près des ruches

Comment le varroa se multiplie

Comprendre le cycle du varroa, c’est comprendre pourquoi les traitements marchent ou ne marchent pas. Tout se joue dans le couvain.

Une femelle varroa fondatrice se glisse dans une cellule de couvain juste avant son operculation. Une fois la cellule fermée, elle pond une première fois quelques jours plus tard, puis à intervalles réguliers. Sa descendance se développe sur la nymphe d’abeille, les jeunes s’accouplent entre frères et sœurs à l’intérieur de la cellule, et à l’émergence de l’abeille, la mère et les jeunes femelles fécondées sortent avec elle. Les mâles varroas, eux, meurent dans la cellule.

Le point décisif est la durée d’operculation. Une cellule d’ouvrière reste operculée une douzaine de jours, une cellule de mâle environ deux jours de plus. Ces deux jours supplémentaires permettent à la fondatrice d’élever davantage de descendantes viables. C’est pour cela que le varroa préfère nettement le couvain de mâles, et c’est ce qu’exploitent certaines méthodes biotechniques.

Entre deux séjours dans le couvain, les femelles vivent sur les abeilles adultes, accrochées entre les segments de l’abdomen : c’est la phase dite phorétique, ou de dispersion. C’est pendant cette phase qu’on les compte et que la plupart des traitements les atteignent. Car sous l’opercule, le varroa est à l’abri de presque tout.

Une croissance qui s’emballe en été

Tant que la colonie élève du couvain, la population de varroas grossit. On estime couramment qu’elle double en un mois environ en pleine saison, même si le rythme dépend fortement de la quantité de couvain, de la météo et de la colonie. Concrètement, une infestation discrète en avril peut devenir menaçante en août. Et à la fin de l’été, quand la colonie réduit son couvain pour préparer l’hiver, les varroas se concentrent sur un nombre de plus en plus faible de cellules et d’abeilles. C’est le moment où les abeilles d’hiver, celles qui doivent vivre plusieurs mois, sont élevées. Si elles naissent parasitées et virosées, la colonie ne passera pas l’hiver, même bien nourrie.

Compter, parce que « à l’œil » ne suffit pas

On ne voit presque jamais de varroas sur les abeilles quand on ouvre une ruche. Ils sont petits, cachés sous les segments de l’abdomen ou dans les cellules. Quand on commence à en voir à l’œil nu sur des abeilles adultes, ou des abeilles aux ailes déformées sur les cadres, l’infestation est déjà sérieuse. D’où l’importance de mesurer.

La chute naturelle sur le lange

Avec un plancher grillagé et un lange (une plaque glissée dessous), on compte les varroas tombés naturellement sur plusieurs jours, puis on divise par le nombre de jours. Enduire légèrement le lange d’huile ou de vaseline empêche les fourmis d’emporter les acariens. La méthode est non invasive et facile à répéter. Ses limites : le résultat dépend de la quantité de couvain en train d’émerger, les débris de cire gênent la lecture, et il faut apprendre à reconnaître un varroa parmi les miettes. Elle donne une tendance, pas une mesure précise.

Le lavage d’abeilles

C’est la méthode que nous préférons. On prélève environ 300 abeilles sur un cadre de couvain ouvert, sans la reine évidemment, soit à peu près un demi-verre doseur de 100 millilitres bien tassé. On les place dans un bocal avec de l’alcool ou de l’eau savonneuse, on agite énergiquement une minute ou deux, et on filtre à travers une passoire à mailles fines qui retient les abeilles et laisse passer les varroas. On les compte, on rapporte au nombre d’abeilles, et l’on obtient un pourcentage d’infestation. Il existe des bocaux prévus à cet effet dans le commerce.

Oui, on sacrifie 300 abeilles. Sur une colonie de plusieurs dizaines de milliers d’individus, en été, c’est une perte négligeable au regard de l’information obtenue.

Le sucre glace

Variante sans sacrifice : on secoue les abeilles avec une cuillerée de sucre glace dans un bocal grillagé, on laisse reposer quelques minutes, puis on fait tomber le sucre et les varroas décrochés dans un bac d’eau claire, où les acariens deviennent bien visibles. Les abeilles sont relâchées dans la ruche. C’est un peu moins précis que le lavage, surtout par temps humide où le sucre colle, mais très acceptable.

Bon à savoir Pour que les chiffres aient un sens, comptez toujours de la même façon, sur un cadre de couvain ouvert, et notez la date. Deux comptages par an, c’est un minimum ; quatre ou cinq de mars à octobre, c’est ce qu’on vise dans nos ruchers.

Quels seuils pour s’inquiéter ?

Les seuils d’intervention font l’objet de discussions, et ils varient selon la saison, la méthode et la région. Nous donnons ici des ordres de grandeur prudents, à affiner avec votre groupement sanitaire ou les références techniques de l’ITSAP-Institut de l’abeille.

Période Lavage ou sucre glace Lecture
Printemps Environ 1 varroa pour 100 abeilles ou moins Situation habituelle, surveiller
Printemps Au-delà de 1 à 2 % Infestation précoce, envisager une intervention biotechnique ou un traitement adapté
Été, avant ou juste après la récolte Autour de 2 à 3 % Seuil d’alerte, traitement à programmer sans attendre
Été Au-delà de 3 à 5 % Colonie en danger, traitement rapide
Après traitement Proche de zéro Vérifier l’efficacité, sinon réagir

Pour la chute naturelle, les références usuelles considèrent qu’à partir de quelques varroas par jour en été, la colonie mérite une attention sérieuse, mais la relation entre chute et infestation réelle est trop variable pour donner un chiffre universel. En cas de doute, faites un lavage.

Traiter : les règles du jeu

Parlons clair : en France, seuls les médicaments vétérinaires disposant d’une autorisation de mise sur le marché (AMM) peuvent être utilisés contre le varroa. Les recettes maison, les huiles essentielles mélangées à l’aveugle, les produits agricoles détournés ou les lanières achetées on ne sait où sont illégales, souvent inefficaces, et parfois dangereuses pour les abeilles, pour le miel et pour vous.

Les médicaments autorisés reposent sur un petit nombre de substances, que l’on range en deux grandes familles.

  • Les molécules de synthèse, comme l’amitraze ou le tau-fluvalinate, généralement présentées en lanières laissées plusieurs semaines dans la ruche. Des résistances ont été signalées, notamment au tau-fluvalinate, ce qui impose de contrôler l’efficacité après traitement.
  • Les substances d’origine naturelle : l’acide oxalique, l’acide formique et le thymol. Elles sont efficaces si elles sont utilisées dans les bonnes conditions de température, de couvain et de dosage, mais plus sensibles à ces conditions.

Deux moments reviennent dans la plupart des stratégies. Le traitement de fin d’été, posé dès la dernière récolte retirée, pour protéger les abeilles d’hiver en cours d’élevage. Et le traitement d’hiver, souvent à base d’acide oxalique, appliqué quand la colonie est hors couvain ou presque, pour nettoyer ce qui reste. Dans le Puy-de-Dôme, la date de la dernière récolte varie beaucoup d’un secteur à l’autre, de juillet en Limagne à plus tard pour une miellée de sapin ou de bruyère en montagne, et c’est précisément ce calendrier qu’il faut ajuster. Nous consacrons un article entier aux traitements autorisés contre le varroa et à leur calendrier.

Quelques règles non négociables

  • Lire et respecter la notice, sans modifier la dose ni la durée.
  • Ne jamais traiter avec une hausse en place, sauf si la notice l’autorise explicitement.
  • Porter les protections indiquées : gants, lunettes, parfois masque pour les acides.
  • Consigner chaque traitement dans le registre d’élevage, avec le produit, le lot, les dates et les ruches concernées, et garder l’ordonnance ou la facture.
  • Retirer les lanières à la fin du traitement : les laisser en place favorise l’apparition de résistances.
  • Alterner les molécules d’une année sur l’autre quand c’est possible.

Pour le choix du produit et l’organisation d’un traitement coordonné, parlez-en à votre vétérinaire, à votre GDSA ou au groupement sanitaire apicole dont vous dépendez. Traiter tous les ruchers d’un même secteur à la même période limite les réinfestations d’une ruche à l’autre.

Les gestes d’élevage qui aident vraiment

Les médicaments ne font pas tout. Plusieurs pratiques, dites biotechniques, réduisent la pression du varroa sans produit. Elles demandent du temps et de la rigueur, mais elles permettent souvent de passer l’été plus sereinement.

Le cadre à mâles

Puisque le varroa préfère le couvain de mâles, on lui en offre. On place au printemps un cadre sans cire gaufrée, ou avec une simple amorce, en bordure du nid à couvain. Les abeilles y construisent volontiers de grandes cellules où la reine pond des mâles. Quand ce couvain est operculé, et avant qu’il n’émerge, on retire la partie construite et on la détruit, avec les varroas qu’elle contient. Il faut surveiller le calendrier : un cadre oublié qui laisse naître ses mâles devient une pépinière à varroas.

L’arrêt de ponte

Bloquer la reine dans une cage pendant une vingtaine de jours crée une colonie sans couvain operculé. Tous les varroas se retrouvent alors sur les abeilles adultes, à la portée d’un traitement à l’acide oxalique autorisé pour cet usage. La méthode est efficace et se pratique de plus en plus en été, mais elle a un coût en population. On peut aussi obtenir une rupture de couvain naturelle en réalisant une division : notre dossier sur les méthodes pour diviser une ruche explique comment en profiter.

Le renouvellement des cires et des reines

Des cires propres, des reines jeunes et vigoureuses, des colonies fortes et non stressées supportent mieux le parasitisme, et résistent aussi mieux aux autres pathologies qui profitent d’une colonie affaiblie, comme la nosémose de fin d’hiver. Certaines lignées d’abeilles montrent des comportements d’hygiène qui aident à limiter le varroa, sans pour autant se passer de suivi. Méfiez-vous des promesses d’abeilles « résistantes » vendues sans données sérieuses.

Réinfestation, pillage et voisinage

Un rucher traité correctement peut se réinfester en quelques semaines. Les abeilles d’une colonie qui s’effondre sous les varroas sont pillées par les colonies voisines, qui ramènent au passage les acariens chez elles. Les faux-bourdons circulent d’une ruche à l’autre. Les abeilles dérivent. C’est pourquoi un comptage de contrôle un mois après le traitement est si utile, et pourquoi il vaut mieux réunir ou supprimer une colonie mourante que la laisser servir de réservoir.

C’est aussi la raison pour laquelle les campagnes de traitement coordonnées, menées secteur par secteur, ont du sens. Dans un département comme le nôtre, où les ruchers amateurs sont nombreux à la périphérie de Clermont-Ferrand et dans les villages de Limagne, un rucher non suivi peut peser sur tout un voisinage.

Notre routine, de mars à décembre

Pour finir sur du concret, voici comment nous organisons la lutte dans nos ruchers, sans prétendre que ce soit la seule bonne manière.

  1. Premier comptage à la visite de printemps, pour repérer les colonies qui partent mal.
  2. Cadre à mâles en place d’avril à juin sur les colonies qui le supportent, retiré à l’operculation.
  3. Comptage en juin, avant la miellée principale, pour décider d’une éventuelle intervention précoce.
  4. Traitement de fin d’été dès la dernière hausse retirée, puis comptage de contrôle quatre à six semaines plus tard.
  5. Traitement d’hiver hors couvain, en décembre le plus souvent, par une journée douce.

Un conseil simple pour démarrer : achetez aujourd’hui un bocal de lavage, un tamis fin et un petit carnet, et faites votre premier comptage à la prochaine belle journée. Le chiffre que vous obtiendrez vous en apprendra plus sur vos colonies que dix pages de lecture.