Nourrir ses abeilles : quand, quoi et comment (recettes de sirop et de candi)
Dans un monde idéal, on ne nourrirait jamais les abeilles. Elles récolteraient elles-mêmes tout ce dont elles ont besoin, et on se contenterait de prélever le surplus. Dans le Puy-de-Dôme, entre les printemps qui hésitent, les étés secs en Limagne et les hivers de cinq mois sur les plateaux, ce monde idéal existe environ une année sur trois. Les deux autres, il faut savoir intervenir.
Nourrir n’est pas un aveu d’échec. C’est une assurance, à condition de le faire au bon moment, avec le bon aliment et en quantité adaptée. Mal utilisé, le nourrissement peut aussi causer des dégâts : pillage, miel frelaté par du sirop, colonie bloquée par des réserves au mauvais endroit. Voyons comment éviter tout ça.
Pourquoi et quand nourrir ?
On distingue classiquement trois situations, qui n’ont ni les mêmes objectifs ni les mêmes recettes.
- Le nourrissement de survie : la colonie manque de réserves et risque de mourir de faim. Cela arrive en fin d’hiver, lors d’un printemps pourri, ou pendant une disette d’été.
- Le nourrissement de stimulation : on apporte de petites quantités régulières pour encourager la reine à pondre, par exemple avant une miellée ou pour préparer les abeilles d’hiver.
- Le nourrissement de complément : à l’automne, on complète les provisions pour que la colonie passe l’hiver sans risque.
Le point commun des trois : on ne nourrit jamais une colonie qui porte des hausses destinées à la récolte. Le sirop stocké dans les hausses finirait dans vos pots, et ce que vous vendriez ou offririez ne serait plus du miel au sens de la réglementation. Hausses retirées d’abord, sirop ensuite.

Évaluer les réserves sans ouvrir
Avant de nourrir, il faut savoir ce qu’il y a dans la ruche. En saison, une visite suffit : on regarde les cadres de rive, la couronne de miel au-dessus du couvain. En hiver ou au début du printemps, on n’ouvre pas. On soupèse.
La technique est simple : on soulève légèrement l’arrière de la ruche par la poignée, de quelques centimètres, et on juge le poids. Au début, cela ne veut rien dire. Au bout de quelques saisons, on sent tout de suite une ruche légère. Pour progresser plus vite, soupesez une ruche vide avec ses cadres bâtis, puis une ruche bien garnie en automne. Vous aurez vos deux repères.
Un peson, ce petit crochet à ressort qu’on utilise pour les valises, donne une mesure plus objective. Accroché à la poignée arrière, puis à la poignée avant, il permet d’estimer le poids total en additionnant les deux lectures. Ce n’est pas précis au kilo près, mais c’est largement suffisant pour décider s’il faut agir.
Attention Une colonie peut mourir de faim avec du miel dans la ruche. En hiver, la grappe se déplace lentement et ne franchit pas toujours un cadre vide pour atteindre les réserves situées de l’autre côté. Si vous trouvez au printemps des abeilles mortes la tête enfoncée dans les cellules à côté de cadres pleins, c’est ce qui s’est passé. D’où l’intérêt de bien placer les réserves à l’automne.
Les recettes de sirop
Le sirop de sucre est la base du nourrissement liquide. On utilise du sucre blanc de betterave ou de canne, raffiné. Pas de sucre roux, pas de cassonade, pas de sucre complet : les impuretés sont mal digérées par les abeilles et peuvent provoquer des diarrhées, surtout en hiver quand elles ne peuvent pas sortir pour se vider.
| Sirop | Proportions | Usage | Période |
|---|---|---|---|
| Sirop léger dit 50/50 | 1 kg de sucre pour 1 litre d’eau | Stimulation, aide ponctuelle | Printemps, fin d’été |
| Sirop épais dit 2/1 | 2 kg de sucre pour 1 litre d’eau | Constitution de réserves | Fin d’été, début d’automne |
Préparer le sirop
Faites chauffer l’eau sans la porter à ébullition, retirez du feu, versez le sucre et remuez jusqu’à dissolution complète. Pour le sirop épais, il faut un peu de patience et une eau bien chaude. Laissez refroidir avant de donner : un sirop tiède, à peu près à température du corps, est parfait, un sirop brûlant ne l’est pas.
Ne faites jamais bouillir longuement le sucre et ne le caramélisez pas. La chauffe prolongée d’un sirop sucré produit des composés, notamment l’HMF, qui sont toxiques pour les abeilles. C’est la même raison pour laquelle on n’utilise pas de sucre caramélisé ni de restes de confiserie.
Le sirop se conserve mal. Préparez-le le jour même, ou la veille au plus tard, et ne gardez pas de fonds de seau qui fermentent. Un sirop qui mousse et sent l’alcool va à l’évier, pas dans la ruche.
Et les sirops du commerce ?
On trouve dans les magasins apicoles des sirops prêts à l’emploi, souvent à base de sucres de blé ou de maïs. Ils ont l’avantage de ne pas fermenter rapidement et de ne pas cristalliser. Ils sont plus chers que le sucre, mais pour un apiculteur qui a plus d’une dizaine de colonies, le gain de temps est réel. Choisissez des produits formulés spécifiquement pour les abeilles, pas n’importe quel sirop de glucose industriel.
Le candi, l’allié de l’hiver
En hiver et au tout début du printemps, le sirop liquide pose problème. Les abeilles doivent l’évaporer et le stocker, ce qui demande de l’énergie et de la chaleur qu’elles n’ont pas, et l’humidité supplémentaire dans la ruche favorise les moisissures. On leur donne donc un aliment solide : le candi.
Le candi est une pâte de sucre que les abeilles consomment directement en la léchant, en y ajoutant de l’eau de condensation. On le pose au-dessus de la grappe, sur les cadres ou dans le trou du couvre-cadres, enveloppé dans un film alimentaire percé côté abeilles pour éviter qu’il ne sèche.
Candi maison sans cuisson
La recette la plus simple mélange du sucre glace avec un peu de liquide sucré pour obtenir une pâte ferme. Beaucoup d’apiculteurs utilisent environ quatre parts de sucre glace pour une part de miel. Le miel doit impérativement venir de vos propres ruches saines : un miel d’origine inconnue peut transporter des spores de loque américaine, qui survivent des années et contaminent tout un rucher. Dans le doute, remplacez le miel par un sirop épais ou par un sirop du commerce pour abeilles.
Pétrissez jusqu’à obtenir une pâte qui ne colle plus aux doigts, un peu comme une pâte à modeler. Formez des galettes d’un kilo environ, enveloppez-les et conservez-les au frais.
Le candi du commerce
Les pains de candi vendus en magasin apicole sont pratiques, homogènes, et se conservent très bien. Pour quelques ruches, c’est souvent le meilleur choix. Vérifiez simplement la composition : un candi pour abeilles ne devrait contenir que des sucres adaptés, sans additifs douteux.
Et les pâtes protéinées ?
Au printemps, les colonies ont besoin de pollen pour nourrir le couvain. Si les sorties sont limitées par la météo, on trouve des pâtes enrichies en protéines, souvent à base de levure ou de pollen. Leur intérêt est réel en cas de disette pollinique prolongée, mais elles ne remplacent pas un bon environnement floral. Le pollen de provenance inconnue est à éviter pour les mêmes raisons sanitaires que le miel.
Combien donner ?
C’est la question qu’on me pose le plus, et la réponse honnête est : ça dépend. Plutôt que de viser un chiffre, fixez-vous un objectif concret. À l’automne, une colonie bien préparée a des cadres de rive pleins et operculés, et une belle couronne de miel au-dessus du couvain. Si ce n’est pas le cas, on donne, on attend quelques jours, on regarde à nouveau. Mieux vaut deux apports raisonnables qu’un seul énorme qui déborde sur le nid à couvain.
Le matériel de nourrissement
Il existe plusieurs types de nourrisseurs, chacun avec ses avantages.
- Le nourrisseur couvre-cadre : il remplace le couvre-cadres et contient plusieurs litres. Pratique pour les grands apports d’automne. On le remplit sans ouvrir la ruche.
- Le nourrisseur cadre : il prend la place d’un cadre dans le corps. Pratique pour les petites colonies et les nucléis. Prévoir un flotteur pour éviter les noyades.
- Le nourrisseur à trou : un seau renversé sur le trou du couvre-cadres, avec un couvercle percé de petits trous. Simple, économique et efficace.
Proscrivez absolument les nourrisseurs d’entrée ou les plats de sirop posés à l’extérieur. C’est le meilleur moyen de déclencher un pillage généralisé, où les colonies fortes vident les plus faibles, et de transmettre des maladies d’une ruche à l’autre.
Le nourrissement mois par mois dans le 63
Fin d’hiver et printemps
De février à avril, selon l’altitude, on soupèse et on pose du candi si nécessaire. Dès que les températures permettent des vols réguliers et que les premières floraisons sont là, un sirop léger en petites quantités peut aider une colonie à redémarrer. En montagne, cette période se prolonge souvent jusqu’à mai.
Attention aux printemps chez nous : une période froide de dix jours en mai, après un démarrage rapide, peut affamer une colonie qui avait beaucoup de couvain. Surveillez les planches d’envol : des larves tirées hors des cellules et jetées devant la ruche sont un signe de disette.
L’été
En plaine, la fin du colza et parfois l’absence de tournesol créent des trous de disette en juin-juillet ou en août. Les colonies qui n’ont plus de hausses peuvent recevoir un sirop léger. Pour celles qui portent encore des hausses, c’est plus délicat : il faut choisir entre la récolte et la colonie.
Fin d’été et automne
C’est la grande période du nourrissement. Après la dernière récolte et le traitement contre le varroa, on évalue les réserves et on complète au sirop épais si besoin. On donne des quantités importantes en peu de temps, pour que les abeilles stockent rapidement et operculent avant le froid. En montagne, il faut que ce soit terminé avant la fin septembre environ, en plaine on peut aller un peu plus loin. Au-delà, on passe au candi.
Pour la préparation globale des ruches à l’hiver, notamment en altitude, reportez-vous à notre article sur l’hivernage des ruches en moyenne montagne, et au calendrier apicole de l’Auvergne pour les dates selon votre secteur.
Les erreurs classiques
- Nourrir avec du miel acheté. Risque sanitaire majeur, voir plus haut.
- Nourrir avec des hausses en place. Le sirop finit dans le miel.
- Nourrir trop tard à l’automne. Les abeilles ne peuvent plus transformer le sirop, qui reste humide dans les cellules et peut fermenter.
- Trop nourrir au printemps. Le sirop occupe les cellules que la reine devrait remplir d’œufs. La colonie se bloque et peut essaimer.
- Répandre du sirop partout. Une coulure sur le toit ou devant la ruche, et c’est le pillage assuré. Nourrissez le soir, proprement.
Un nourrissement bien fait se voit à peine
La meilleure stratégie de nourrissement, c’est celle qu’on utilise le moins possible. Un emplacement riche en fleurs, des colonies fortes, une récolte raisonnable qui laisse des réserves aux abeilles : dans ces conditions, le nourrissement devient une exception. Si vous débutez, notre guide pour débuter en apiculture dans le Puy-de-Dôme vous aidera à poser ces bases.
Si vous vous retrouvez à nourrir chaque année au même moment, c’est un signal. L’emplacement manque peut-être de ressources à cette période précise. Planter quelques arbustes mellifères, déplacer une partie du rucher, ou changer la date de récolte peut régler le problème plus durablement qu’un seau de sirop. Pour repérer les plantes qui font défaut autour de vos ruches, voyez notre article sur les plantes mellifères du Massif central. Et gardez toujours deux pains de candi au fond du garage : en mars, ils valent de l’or.