Ruche orpheline ou bourdonneuse : diagnostic et solutions
Il y a des visites où l’on sent tout de suite que quelque chose cloche. Les abeilles sont nerveuses, elles bruissent d’un son plaintif quand on soulève le couvre-cadre, on cherche des œufs et on n’en trouve pas. Ou bien on en trouve trop, deux, trois, quatre par cellule, collés sur les parois. La colonie a un problème de reine, et il va falloir comprendre lequel avant de décider quoi faire.
Orpheline, bourdonneuse, ouvrières pondeuses : ces trois situations se ressemblent vu de loin, mais elles n’appellent pas du tout la même réponse. Une erreur de diagnostic, et on introduit une reine qui se fait tuer, ou on réunit une colonie qui allait s’en sortir seule.
Trois situations à ne pas confondre
Mettons d’abord les mots au clair, parce qu’ils sont souvent mélangés dans les conversations de rucher.
| Situation | Ce qui se passe | Ce qu’on voit |
|---|---|---|
| Ruche orpheline | La colonie n’a plus de reine, ni de quoi en élever une | Plus d’œufs ni de jeunes larves, parfois des cellules royales ratées |
| Reine bourdonneuse | Une reine est présente mais ne pond que des œufs non fécondés | Couvain de mâles en cellules d’ouvrières, un œuf par cellule, bien centré |
| Ouvrières pondeuses | Sans reine depuis longtemps, des ouvrières se mettent à pondre | Plusieurs œufs par cellule, posés de travers ou sur les parois, couvain de mâles dispersé |
Les deux dernières situations produisent la même chose : du couvain de mâles, parce que ni une reine non fécondée ni une ouvrière ne peuvent pondre d’œufs fécondés. Mais la colonie n’est pas dans le même état, et on ne la soigne pas de la même façon.

Les signes d’une colonie orpheline
Une ruche qui vient de perdre sa reine ne le montre pas forcément tout de suite. Les premiers jours, elle a encore des œufs et des jeunes larves, et elle va d’ailleurs en profiter pour élever des cellules royales de sauveté. C’est après, quand le dernier couvain est operculé et que les cellules royales ont échoué, que le tableau devient clair.
- Aucun œuf, aucune jeune larve, sur tous les cadres. Regardez avec le soleil dans le dos, en inclinant le cadre : les œufs se voient mal par temps gris.
- Un couvain vieillissant ou absent, seulement quelques cellules operculées qui finissent d’éclore.
- Des cellules royales ouvertes par le haut (reine née) ou percées sur le côté (reine tuée par une rivale ou par les ouvrières).
- Un comportement différent : bruissement plaintif, abeilles qui s’agitent en éventail sur le haut des cadres, agressivité accrue chez certaines colonies.
- Du pollen et du nectar stockés dans le nid, là où la reine aurait dû pondre. La colonie remplit ce qu’elle n’utilise plus.
Attention Absence d’œufs ne veut pas toujours dire orpheline. Une jeune reine vierge, née il y a une ou deux semaines, peut très bien se trouver dans la ruche et être en train de faire ses vols nuptiaux. Si la colonie a essaimé ou a été divisée il y a moins de trois semaines, patientez avant de conclure.
La période compte aussi. En plein été, lors d’une miellée forte, certaines reines ralentissent nettement leur ponte : on voit peu d’œufs, pas zéro. En fin de saison, vers septembre-octobre, la ponte chute naturellement, et plus encore sur les plateaux où l’hiver arrive tôt. Enfin, après un traitement contre le varroa, certaines reines arrêtent de pondre quelques jours. Dans le doute, revenez une semaine plus tard.
Comment une colonie perd sa reine
Les causes sont nombreuses, et souvent banales. La reine a été écrasée pendant une visite, entre deux cadres ou sous le nourrisseur. Elle est partie avec un essaim et la jeune reine qui devait la remplacer ne s’est jamais fait féconder, perdue par un oiseau ou trompée d’entrée au retour de son vol. Elle était vieille et la colonie a raté son remplacement. Ou bien elle a été rejetée après une manipulation, une introduction, un traitement mal toléré. Dans nos régions, les printemps pluvieux qui retardent les vols nuptiaux fournissent chaque année leur lot de colonies orphelines après les divisions.
Le test du cadre de couvain, pour trancher
Quand on hésite, un test simple lève presque toutes les incertitudes. Il suffit de prendre, dans une colonie saine, un cadre contenant des œufs et de jeunes larves, et de le placer au milieu de la colonie suspecte. On attend trois à cinq jours, puis on regarde.
- Des cellules royales sont construites sur le cadre ? La colonie est orpheline. Elle a compris qu’elle manquait de reine et utilise les larves pour s’en fabriquer une.
- Rien ne se passe, le couvain est élevé normalement en ouvrières ? Il y a très probablement une reine, peut-être vierge, peut-être discrète. Cherchez-la, et revenez dans une semaine.
- Les larves sont négligées, pas de cellules royales, alors qu’il n’y a pas de reine visible ? Suspectez des ouvrières pondeuses, installées depuis un moment.
Ce test a un double avantage. Il diagnostique, et il soigne en partie : si la colonie est orpheline et encore populeuse, elle va élever une reine sur ce cadre. Le cadre de couvain apporte en plus des jeunes abeilles qui renforcent une population vieillissante. C’est souvent la première chose à faire, avant même de commander une reine.
La reine bourdonneuse
Une reine bourdonneuse pond des œufs qui donnent uniquement des mâles. Elle n’a pas été fécondée, ou mal, ou elle a épuisé sa réserve de spermatozoïdes. Cela arrive aux jeunes reines qui n’ont pas pu faire leurs vols nuptiaux, par exemple après une série de journées froides et pluvieuses en mai, un scénario bien connu sur les hauteurs du Sancy ou de l’Artense. Cela arrive aussi aux vieilles reines en fin de carrière.
Le couvain est caractéristique. On voit des cellules d’ouvrières dont l’opercule est bombé, en forme de dôme, parce que la larve de mâle, plus grosse, déborde. La ponte reste plutôt régulière, un œuf par cellule, bien au fond. Avec le temps, les cadres se couvrent de ces petites bosses et la colonie se remplit de mâles tandis que les ouvrières disparaissent peu à peu.
Que faire ?
Il faut d’abord trouver et supprimer la reine défaillante. C’est la condition indispensable : tant qu’elle est là, la colonie ne remplacera pas une reine qu’elle croit valable et refusera toute nouvelle reine. Une fois la reine retirée, deux options.
- Introduire une reine fécondée, en cage, vingt-quatre heures au moins après avoir retiré la bourdonneuse. C’est le plus rapide si la colonie est encore populeuse.
- Donner un cadre de jeune couvain pour qu’elle élève elle-même, si la saison le permet encore et s’il y a des mâles dans le secteur.
Si la colonie est déjà très affaiblie, avec peu d’ouvrières et beaucoup de mâles, la réunion avec une colonie voisine est souvent plus raisonnable. On en reparle plus bas.
Les ouvrières pondeuses, un cas plus coriace
Quand une colonie reste orpheline plusieurs semaines sans pouvoir élever de reine, l’absence de phéromones royales et de couvain lève l’inhibition des ovaires chez certaines ouvrières. Elles se mettent à pondre. Comme elles ne sont pas fécondées, elles ne produisent que des mâles. Et comme leur abdomen est plus court que celui d’une reine, elles n’atteignent pas le fond des cellules : les œufs sont collés sur les parois, souvent à plusieurs par cellule.
La situation est sérieuse. Une colonie à ouvrières pondeuses se considère comme pourvue d’une « mère », ou plutôt de plusieurs, et tue très souvent la reine qu’on lui présente. La population, qui ne se renouvelle plus, vieillit vite. Et les ouvrières pondeuses ne se distinguent pas des autres à l’œil : impossible de les retirer une à une.
Les solutions possibles
Plusieurs méthodes circulent, avec des résultats variables.
- La réunion avec une colonie normale, par la méthode du papier journal. C’est la plus fiable quand la colonie est faible, et c’est celle que je pratique le plus souvent.
- Le secouage : on porte la ruche à quelques dizaines de mètres, on secoue toutes les abeilles dans l’herbe, et on replace la caisse vide ou avec un cadre de couvain à son emplacement. Les butineuses reviennent ; les ouvrières pondeuses, qui n’ont souvent jamais volé, sont censées se perdre. En pratique, l’efficacité est discutée.
- Les apports répétés de couvain ouvert, un cadre par semaine pendant trois semaines. Le couvain et ses phéromones finissent parfois par inhiber les pondeuses, et la colonie se remet à élever une reine. Cela coûte du couvain aux autres ruches.
Soyons francs : quand la colonie ne compte plus que trois ou quatre cadres d’abeilles âgées, s’acharner n’a pas beaucoup de sens. Mieux vaut récupérer ses abeilles au profit d’une colonie saine, et repartir au printemps suivant avec une division. Notre guide pour diviser une ruche vous remettra en selle.
Réunir deux colonies avec le papier journal
La réunion fonctionne bien parce qu’elle laisse aux deux colonies le temps de mélanger leurs odeurs. On procède en fin de journée, quand les butineuses sont rentrées.
- Assurez-vous que la colonie qui accueille a une reine féconde et en bonne santé.
- Retirez, si vous la trouvez, la reine défaillante de la colonie à réunir.
- Ouvrez la colonie saine, posez une feuille de papier journal sur les cadres, percez-la de quelques petites fentes au couteau.
- Posez par-dessus le corps ou la hausse contenant la colonie orpheline, avec ses cadres, puis refermez.
- Laissez faire une semaine. Les abeilles rongent le papier et se mélangent progressivement. Au passage, retirez le papier restant et regroupez les cadres.
Si la colonie orpheline occupe une ruche éloignée, rapprochez-les d’abord, par étapes, ou profitez d’un déménagement. Notre article pour déplacer une ruche sans perdre ses butineuses donne les bonnes distances.
Sur le terrain Avant de réunir, examinez l’état sanitaire des deux colonies. Une colonie orpheline qui s’est effondrée peut cacher une maladie du couvain ou une forte pression de varroa. Réunir un problème sanitaire avec une colonie saine, c’est transmettre le problème.
Introduire une nouvelle reine sans la faire tuer
Une reine se présente toujours en cage, jamais lâchée directement dans la ruche. On peut utiliser la cage d’expédition avec son bouchon de candi, qui laisse aux abeilles deux à trois jours pour la libérer, ou une cage à introduction posée sur le couvain. Pendant ce temps, les ouvrières s’habituent à son odeur.
Quelques précautions augmentent nettement le taux d’acceptation. La colonie doit être orpheline depuis au moins vingt-quatre heures, et sans cellules royales : si elle en a lancé, détruisez-les toutes au moment de poser la cage. Évitez d’introduire en pleine disette : une petite rentrée de nectar ou un sirop léger rend la colonie plus accommodante. Ne revenez pas ouvrir la ruche avant cinq à sept jours. Ce contrôle trop précoce est la cause d’échec la plus bête, et la plus fréquente.
Quand vous retrouvez la reine libre et qu’elle pond, marquez-la aux couleurs de l’année si ce n’est pas déjà fait. Notre article sur le code couleur de marquage des reines explique comment s’y prendre. Et si vous avez régulièrement des problèmes de reines, il vaut peut-être le coup de produire les vôtres : l’élevage de reines en hausse Dadant n’est pas réservé aux professionnels.
Un dernier réflexe, simple et trop souvent oublié : gardez en permanence au rucher, de mai à août, une ruchette avec une jeune reine de réserve. Le jour où une colonie se retrouve orpheline, vous n’avez pas à attendre un colis. Vous réunissez, et l’affaire est réglée en une soirée.