Le lierre, dernière miellée de l’année
Fin septembre, quand on croit la saison terminée, il suffit de passer près d’un vieux mur couvert de lierre par une après-midi douce pour comprendre qu’elle ne l’est pas. Ça bourdonne de partout. Abeilles domestiques, mouches, guêpes, papillons, et même quelques frelons en embuscade se disputent des boules de fleurs vert pâle que personne ne remarque le reste de l’année. Le lierre est la dernière grande ressource du calendrier, et dans bien des coins du Puy-de-Dôme, c’est lui qui décide de l’état des colonies à l’entrée de l’hiver.
On le traite souvent en plante envahissante qui abîme les murs et étouffe les arbres. Pour une apicultrice, c’est d’abord un garde-manger d’automne. Voici ce qu’il apporte, ce qu’il complique parfois, et comment tirer parti de cette floraison sans rien y perdre.
Une plante qui fleurit quand plus rien ne fleurit
Le lierre grimpant, Hedera helix, a une particularité que beaucoup ignorent : il ne fleurit que dans sa forme adulte. Tant qu’il rampe au sol ou tapisse un talus, avec ses feuilles lobées bien connues, il ne donne rien. Une fois qu’il a atteint la lumière, au sommet d’un mur, d’un tronc ou d’un poteau, il développe des rameaux dressés aux feuilles entières, plus ovales, et c’est sur ces rameaux que se forment les ombelles de fleurs.
La floraison s’étale en général de septembre à novembre, parfois plus tard quand l’automne traîne. Les fleurs sont petites, verdâtres, sans pétales spectaculaires, mais chacune porte un disque nectarifère qui brille littéralement au soleil tant il est chargé. Le nectar est très concentré en sucres, facile d’accès, et le pollen abonde. Les fruits noirs qui suivent mûrissent en fin d’hiver et nourrissent les merles et les grives au moment où les haies sont vides. Bref, une plante qui travaille à contre-saison pour tout le monde.
Dans le département, on le trouve à peu près partout sous 800 mètres : vieux murs de pierre des villages de Limagne, ripisylves de l’Allier et de la Dore, haies des Combrailles, arbres morts dans les vallons, murets des bourgs du Livradois. Plus haut, il se fait plus rare et fleurit moins longtemps, car les premières gelées sérieuses arrivent tôt et grillent les ombelles.

Pourquoi cette floraison pèse autant sur l’hivernage
On pourrait croire qu’une miellée d’octobre ne sert qu’à grappiller quelques kilos. En réalité, son intérêt principal n’est pas le nectar, c’est le pollen. Et ce pollen tombe au moment précis où la colonie élève ses abeilles d’hiver.
Les abeilles d’hiver se fabriquent en automne
Une ouvrière née au printemps vit quelques semaines. Celles qui naissent à partir de la fin de l’été sont physiologiquement différentes : elles accumulent des réserves dans leurs corps gras, une sorte de tissu de stockage riche en protéines et en vitellogénine, et peuvent vivre plusieurs mois. Ce sont elles qui porteront la colonie jusqu’au printemps. Pour les fabriquer correctement, les nourrices ont besoin de protéines, donc de pollen varié et abondant.
Or, dans une bonne partie du Puy-de-Dôme, la fin de l’été est pauvre. En Limagne, une fois le tournesol passé, il ne reste pas grand-chose dans la plaine. Sur les plateaux, les prairies sont fauchées ou pâturées. Le lierre arrive donc comme un complément bienvenu, parfois comme la seule source de pollen frais sur des kilomètres. Une colonie qui rentre ses pelotes de lierre en octobre élève des abeilles d’hiver mieux nourries, et ça se voit en mars.
Un dernier coup de pouce aux réserves
Côté nectar, les apports sont très variables. Une année douce et ensoleillée, une colonie bien placée peut engranger de quoi compléter correctement ses provisions. Une année froide ou pluvieuse, les butineuses sortent à peine. Il ne faut donc jamais compter sur le lierre pour remplacer un nourrissement d’automne mal fait : c’est un bonus, pas une assurance. Les abeilles ne butinent guère en dessous d’une douzaine de degrés, et en octobre, les journées utiles se comptent parfois sur les doigts des deux mains.
Sur le terrain Un repère simple : les jours de beau temps en octobre, observez les planches d’envol. Des pelotes jaunes à orangées en quantité, des butineuses qui rentrent lourdes, une activité soutenue jusqu’au milieu de l’après-midi : le lierre donne. Si les ruches sont calmes alors que les murs voisins bourdonnent, vérifiez l’état de la colonie plutôt que la météo.
Le miel de lierre, un drôle de produit
Ceux qui ont déjà goûté du miel de lierre s’en souviennent. Il est très clair, presque blanc une fois cristallisé, avec une odeur marquée, un peu végétale, que certains trouvent agréable et d’autres franchement médicinale. En bouche, il laisse une amertume légère. Surtout, il cristallise à une vitesse étonnante, parfois en quelques jours, en un grain fin et dur.
Faut-il le récolter ?
Dans le Midi, quelques apiculteurs le récoltent et le vendent comme miel de caractère. Chez nous, la question se pose rarement : à l’époque où le lierre fleurit, les hausses sont retirées depuis longtemps et le nectar rentre dans le corps de ruche. Et c’est très bien ainsi. Tenter une récolte de miel sur une miellée d’octobre, c’est prendre le risque de laisser la colonie à court avant l’hiver, pour un produit qui a déjà durci dans les alvéoles et qu’on aura toutes les peines du monde à extraire. Notre position est nette : le lierre est pour les abeilles.
Les réserves cristallisées posent-elles problème ?
C’est le débat qui revient chaque automne. Le miel de lierre durcit dans les cadres, et pour le consommer, les abeilles doivent le liquéfier avec de l’eau ou de l’humidité. Certains accusent ces réserves solides d’avoir provoqué des pertes par hiver sec ou très froid. D’autres, nombreux, hivernent chaque année sur du lierre sans le moindre souci.
Notre expérience penche nettement du second côté, à condition que la colonie ait aussi des réserves liquides, issues du nourrissement de fin d’été ou de miellées antérieures, et qu’elle soit populeuse. Une grappe forte gère sans mal quelques cadres de miel cristallisé. Une petite colonie, en revanche, cumule les handicaps, et le lierre n’y est pour rien : c’est sa faiblesse qui la met en danger. Si l’on veut limiter le risque, on s’assure simplement que le sirop ou le candi de complément soit placé au plus près de la grappe.
Tout le monde se retrouve sur le lierre
Une ombelle de lierre en pleine floraison, c’est un carrefour. Et tous ceux qui s’y croisent ne sont pas des amis de nos colonies.
La collète du lierre
Parmi les visiteuses, on remarque parfois une abeille solitaire un peu plus petite que l’abeille domestique, à l’abdomen rayé de bandes claires bien nettes : la collète du lierre, Colletes hederae. Elle a calé tout son cycle sur cette floraison. Les adultes émergent à la fin de l’été, s’accouplent, et les femelles creusent leurs nids dans des talus ou des sols meubles bien exposés, souvent en bourgades de centaines de terriers. Elles approvisionnent leurs larves presque exclusivement en pollen de lierre.
Elle est inoffensive, ne concurrence pas sérieusement nos ruches et fait partie de ces abeilles sauvages qu’on gagne à connaître. Si vous tombez sur une bourgade dans un talus de votre terrain, laissez-la tranquille : c’est un spectacle d’automne qui vaut le détour.
Le frelon asiatique en embuscade
Moins sympathique, le frelon asiatique profite aussi de la floraison. Il se nourrit lui-même de nectar, et surtout il chasse les insectes qui butinent, abeilles domestiques comprises. En octobre, ses colonies sont à leur maximum et la pression devant les ruches peut devenir forte. Le lierre concentre à la fois nos butineuses et leurs prédateurs, ce qui explique qu’on observe parfois des frelons en patrouille sur les murs fleuris autant que devant les planches d’envol.
Il n’y a pas grand-chose à faire sur le lierre lui-même. En revanche, c’est le moment de réduire les entrées des ruches, de surveiller la pression et, si un nid est repéré dans le voisinage, de le signaler pour qu’il soit détruit par un professionnel.
Du lierre à 400 mètres, du lierre à 1 000 mètres
Le Puy-de-Dôme étant ce qu’il est, parler « du » lierre ne suffit pas. Selon l’altitude et l’exposition, la dernière miellée n’a pas du tout le même poids. Le tableau ci-dessous résume ce qu’on observe en gros, à nuancer selon les années et les versants. Pour aller plus loin sur ces écarts, notre article sur les abeilles, l’altitude et le climat détaille le décalage des saisons d’un étage à l’autre.
| Secteur | Présence du lierre | Durée utile de la floraison | Ce qu’on peut en attendre |
|---|---|---|---|
| Limagne, vallées de l’Allier et de la Dore | Abondant sur murs, arbres, ripisylves | Longue, souvent jusqu’en novembre | Pollen régulier, apports de nectar certaines années |
| Combrailles, bocages de moyenne altitude | Fréquent dans les haies et sur les vieux arbres | Moyenne, interrompue par les premières gelées | Bon complément en pollen, nectar aléatoire |
| Livradois-Forez, Monts Dore, Artense au-dessus de 900 m | Plus dispersé, surtout dans les villages | Courte, parfois écourtée dès octobre | Appoint modeste, ne pas compter dessus |
Au passage, les apiculteurs de montagne qui descendent une partie de leurs ruches vers des secteurs plus bas après l’été ont là un argument supplémentaire. Quelques semaines de lierre en plaine peuvent redonner du tonus à des colonies qui sortent d’une saison d’altitude courte. Si vous déplacez des ruches, pensez à mettre à jour vos informations lors de la déclaration annuelle des ruches, qui se fait justement entre le 1er septembre et le 31 décembre.
Profiter du lierre sans le subir
Il n’y a pas de technique compliquée pour tirer parti du lierre. Il y a surtout quelques réflexes de calendrier et un peu de bon sens.
- Finir le nourrissement avant la floraison. Le sirop lourd de fin d’été doit être distribué assez tôt pour que les abeilles le stockent et l’operculent. Le lierre viendra en plus, pas à la place.
- Ne pas ouvrir sans raison. En octobre, chaque visite refroidit le nid et désorganise des colonies qui préparent leur grappe. Un coup d’œil sur la planche d’envol et une pesée à la main en soulevant l’arrière de la ruche suffisent le plus souvent.
- Laisser la place au bon endroit. Une colonie qui rentre du lierre a besoin de cadres pour le stocker. Si elle est à l’étroit, elle le mettra dans les alvéoles que la reine voudrait pondre, ce qui n’est pas idéal à l’approche de l’hiver.
- Réduire les entrées. Les frelons, les pillages entre colonies et les premières souris cherchent tous la même chose à cette saison.
- Observer les apports de pollen. C’est le meilleur indicateur de la vitalité de la colonie à l’automne, bien plus parlant qu’une ouverture.
Et si l’on en plantait ?
La tentation est forte, une fois qu’on a vu un mur de lierre bourdonner, d’en vouloir partout. Avant de planter, gardez en tête que le lierre met plusieurs années à atteindre sa forme adulte et à fleurir, qu’il lui faut un support solide et que sur un mur en mauvais état, il peut effectivement aggraver les dégâts. Sur un arbre sain, en revanche, il ne l’étouffe pas : il s’appuie sur l’écorce sans la parasiter, et un arbre vigoureux le supporte très bien.
La solution la plus simple reste souvent de conserver le lierre existant. Un vieux frêne mort couvert de lierre au fond d’un pré, un muret de pierre sèche, une haie ancienne : ces refuges disparaissent vite lors des nettoyages d’automne. Si vous avez votre mot à dire sur l’entretien d’un terrain, plaidez pour qu’on taille le lierre après sa floraison, en fin d’hiver, plutôt qu’en septembre. Vous gagnerez une miellée et les oiseaux garderont leurs baies.
Le lierre s’inscrit dans une chaîne de floraisons qu’il vaut la peine de connaître dans son ensemble. Notre panorama des plantes mellifères du Massif central vous aidera à repérer les trous de miellée de votre secteur, et à comprendre pourquoi, dans certains ruchers, cette dernière floraison fait toute la différence.
Un dernier conseil, glané au fil des automnes : le jour où vous passez devant un mur de lierre silencieux alors qu’il fait beau et doux, c’est que la floraison est finie. Ce jour-là, la saison des abeilles est vraiment close. Il est temps de ranger les combinaisons et de laisser la grappe tranquille jusqu’aux saules.